Du sang de la lymphe et du lait

par Florence Daunat, juin 2015

texte rédigé autour de la série Du sang, de la lymphe et du lait


Tu la regardes. Ses yeux droits plantés dans les tiens vacillent, est-ce qu’elle flotte ? Comment capter sa vérité ? Tu te promènes dans l’espace de la toile. Tu notes. L’enchevêtrement du tracé des contours. Oublier ce qui nous hante. Mettre en forme dans l’atmosphère. Métamorphoser la figure du souvenir. Restituer la tension du corps, le repli, les jambes qui s’arcboutent, le visage qui fuit ; estomper, modeler, chercher la hachure, l’organique, renforcer le contraste d’ombre et de lumière, les larmes et le sang. Le sperme, la cire, la sueur. Tout ce qui du corps.

Tu te souviens alors de ces mots entendus, lus, dans un autre temps, un autre lieu, « Ephémère inoubliable »

Elle, elle coule. Elle pourrait te regarder dans les yeux. Attendre que quelque chose arrive. Elle ne sait pas. Peu importe. Mais quelque chose.

Elle a préféré couler. Elle aurait pu dire : « Ceci est mon corps » mais cela fait longtemps qu’elle a laissé tomber tous ces trucs christiques. C’est pourtant dans les interstices de la peau, dans les trous qu’elle est, tout simplement. Elle a planté son regard dans le tien et elle attend.

Que pourrait-elle dire ? Ou faire ?

Sa bouche est fermée. Elle a peur que les mots ne la trahissent. Pourtant,  dans le silence de la toile, ils se ruent et dévalent. Ils bousculent tout. Comme si elle attendait la phrase juste qui viendrait la délivrer.

Tu notes : le genou relevé, le buste penché vers l’avant comme une marathonienne prête à s’envoler. Le regard. En ligne d’horizon.

L’attente. Le sang blanc. Le sang rouge. Quelque chose d’une impossible consolation.

Le corps éprouvé, offert. Fermé. Tout vient se contredire.

Elle est. Gracile et pourtant ancrée dans sa chair.

Pénétrée de toutes les époques mais au présent.

Elle te regarde. Elle t’interpelle.

Tu notes : la solitude. La texture de craie en toile de fond, comme une peau pour faire face à tout ce vide. Il y a des éclats, des coulures. Ça gicle autour. Ça coule. Dessus dessous. Alentour. Des couches de vie.

Quand elle relève ses cheveux, ses yeux se font plus sombres. Quand ils coulent sur ses épaules, il y a comme un travail d’effacement des traits du visage. Le regard s’adoucit. S’échappe ? Reste la présence de la posture. Prête à vivre. Peut-être.

Enfin.

Le drapé autour du corps nu. Qui la fait encore plus nue.

Tu la trouves. Eternellement mortelle.

Tu la trouves. En désir. Désirable, et pourtant comme à côté d’elle-même, en présence absence. Elle te rappelle ces femmes légèrement iconiques dans lesquelles on peut se projeter. Oui, mais pas tout à fait. Comme une distance qui viendrait pénétrer cette familiarité. Un à côté. Elle a quelque chose de cet autre qui se dérobe. Toujours.

Dans son regard tu lis comme l’attente d’un voyage. Un retour.

Tu notes : sa solidité, son corps bien affirmé dans la chair. La cire qui coule et s’étale dans l’ancre de la toile. L’éclat blanc mat de la peau et les touches de rose, là, et sur la lèvre supérieure. Elle se fond dans la matière comme si son corps devenait poreux. Ou alors l’inverse : la peau qui diffuse sa texture tout autour. La peau qui pénètre l’espace.

Et quand son visage s’efface, elle jette au-delà des morceaux de sa tête. Ça gicle au-dessus comme une auréole.

Elle s’érige. Elle est sa propre ligne d’horizon. Elle la prolonge et la recommence indéfiniment tandis que le temps lui-même semble venir se déposer sur la toile.

Elle n’a pas peur. Elle est loin.

Elle sait. La force de son corps.

Elle n’a pas peur. Elle est là.

Ici même.

Florence Daunat

La peinture comme expérience d'aimer

février 2015

par Christian GATTINONI

http://www.lacritique.org/article-jane-planson-la-peinture-comme-experience-d-aimer

Enseignant à l’École Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles depuis 1989. Christian Gattinoni pratique écriture et photographie depuis le milieu des années 1970. Il mène un travail de critique d’art qui s’est principalement intéressé au rapport entre photographie, autres arts et sciences humaines dont le dénominateur commun reste le corps. Il partage son temps entre la critique d’art, le commissariat d’exposition et la pédagogie de l’image

Il n’y a d’abord que cette surface primordiale où ne se joue qu’une aventure picturale qui s’inscrit dans une longue histoire réappropriée au féminin. Cette surface à la matière si prégnante n’offre pas reflet mais miroir sans tain qui donne sur la chambre du présent. Certains insisteront sur les visages qu’ils imaginent en représentation comme à l’arrière plan. Jane Planson ne fait pas de portraits, elle prolonge d’intenses moments de vie qu’elle incarne, elle immortalise des rencontres.

Même si beaucoup de ses toiles portent un prénom souvent associé à une qualité saisie dans l’instant, chacune synthétise de fait plusieurs modèles croisés au quotidien. Tous n’ont pas forcément posé. Si parfois l’atelier est bien froid et les formats fort grands le modèle en occupe singulièrement le centre.

Quel étrangement que ces figures souvenirs d’humains ami(e)s et amants qui ont accompagné l’artiste. Non ce n’est pas hystérie cette rage de peindre pour les sauvegarder de l’oubli. Saisis dans l’épiphanie de leurs sensations par Jane Planson leur peau devient comme la chimère de Michel Serres. Peint elle des vanités elle les légende « amour fou » ou « tendre » et leur attribue un numéro d’ordre. Comme si renommer la mort, la cadrer hiérarchie lui retirait un moment son action de nuisance. Comme si son intimité quotidienne dans l’atelier la repoussait dans le reste du monde qu’elle ne méprise pas.

En prémisse au retour du réel les années 2000 voient l’espace de la peinture se scinder comme une scène où se joue l’éternelle aventure d’une possible rencontre amoureuse ou d’un improbable conflit. Quand ses années 2003 et 2004 sont traversées par des figures de corps travaillés par le politique, par la violence de l’histoire contemporaine elle en assume la géographie humaine. Parce que toujours elle rebondit dans le dialogue et sait renouer avec la fluidité du vivant.

Si elle réussit à faire plastiquement l’économie du décor et des objets c’est pour mieux cerner la carte mentale d’une personnalité. Fut-elle imaginaire ou pour le moins idéalisée, mais toujours inspirée d’un des ces proches qui comptent. Tous réunis ils ne fondent ni corpus ni famille, pas plus communauté, juste échantillon des vivants d’un siècle et demi en quête d’authentique passion. Pour Jane Planson peindre requiert cette passation d’une exigence essentielle, d’autres l’affirment simplement aimer, elle en décline tous les modes et tous les temps. Christian Gattinoni

Expositions :
Galerie Le Rayon Vert

www.rayonvert.com/

1 Rue Sainte-Marthe, 44100 Nantes 02 40 71 88 27

Jusqu’au 22 février

Art Actuel

www.art-actuel.com/

6 Rue de Lisbonne, 75008 Paris

01 45 22 01 66

jusqu’au 10 février

 

Les portraits en cire à la galerie TrES

décembre 2012

Ils paraissent comme enfoncés dans la matière…La peintre semble les faire revenir comme on réanime des souvenirs et ils se tiennent là, avec leurs regards parfois perdus dans une atmosphère de brume et de sommeil. Outre la volonté de l’artiste, c’est sans doute l’aspect technique qui vient efficacement accentuer son propos….Le sujets évoluent dans un ailleurs, dans un autre monde, onirique et fantomatique.

Galerie Tres, 3 rue Bossuet, 44000 Nantes

 

 

Jane Planson questionne le monde des hommes à travers leur très grande fragilité

par Robert Guinot, journaliste

août 2012

Jane Planson pratique, à sa manière, l’art du portrait. Elle montre des hommes et des femmes seuls, condamnés, un jour, forcément à disparaître.

Grandes solitudes

(...) Elle campe, de préférence, des portraits qui occupent des toiles généralement de grandes dimensions. Originaire de la région parisienne, elle a installé son atelier à Rouen. Après avoir travaillé, comme critique, pour des revues d'art, Jane Planson se consacre depuis plusieurs années à la peinture et à l'enseignement (elle est agrégée d'arts plastiques). Elle se situe dans la lignée de la nouvelle figuration et se rattache aux écoles du Nord de l'Europe. Elle a, ces 20 dernières années, exposé en France (à Châteauroux) et dans plusieurs pays.

Elle trouve l'essentiel de son inspiration auprès de l'homme, de ce grand solitaire, perdu dans son monde, paré fréquemment de mélancolie, voire de souffrance. Elle représente des hommes et des femmes, seuls ou en couples. Elle explore ainsi le monde des humains, par nature, voués à disparaître. Le regard de ces êtres assure un rôle essentiel même s'il n'est que rarement dirigé vers le spectateur. L'artiste pratique ainsi l'art du portrait dans un univers évanescent, sans décor ou presque. C'est, par exemple, un homme et une femme dans un bistrot, embarqués dans des Déconnections. Lui parle, agite une main. Mais, c'est la femme, aux traits plus affirmés, arborant une longue chevelure, qui retient l'attention. Elle semble si loin de son compagnon. C'est Annick L lisant, allongée sur un lit, portant un pull rouge. Elle semble à mille lieux de nous, dans son monde, accaparée par sa seule lecture. Parfois, comme dans Résilience Alger, le visage se fait plus expressif. Dans toutes les toiles, l'homme, la femme, le couple, sont les uniques sujets. C'est ainsi que la peinture de Planson, servie par une technique affirmée, interpelle et suscite mille interrogations.

Dans le livre de Patrice Vibert et de Didier Seraffin  (Jane Planson, la porte n'était pas complètement fermée, disponible à l'entrée de l'exposition), ces phrases prennent tout leur sens : « Ce sentiment inexprimable d'être seul, vide au fond de soi, sans regard : le tableau, lui, peut combler un peu cette ornière qui se traîne parfois en nous. Il peut résoudre l'équation de notre déliquescence, accréditer un déficit tout en l'apurant par une espèce de douce, lente, agréable et fausse escroquerie, celle qui consiste à surseoir à tout désir et à accepter l'instant plein et silencieusement tonitruant ».

Jane Planson lutte à sa manière contre l'effacement et nous interroge sur nous-mêmes. Fort heureusement, des visages sont parfois plus forts que l'oubli consécutif à toute disparition. Le visage évolue, comme il l'a toujours fait, avec notre monde dont il est un miroir. Jane Planson peint ainsi notre temps en fixant des instants d'intimité.

Lavaveix-les-Mines, jusqu'au 24 août 2012, tous les jours de 14 heures à 19 heures.


 

Le corps défiguré

janvier 2010

Si le palimpseste dévoile l'histoire d'une réapparition, les papiers de Jane Planson procèdent plutôt à l'inverse d'une affaire de disparition. La linéarité du trait, c'est à dire la réalité de l'esquisse se recouvre sous le pigment et la cire.

Avec la nudité de la ligne noire qui se trouble ou s'estompe sous l'invasion de la surface, la figure aussi, comme sujet, s'absorbe dans l'agitation de la couleur et la pulsion de la matière. Si les corps ou les visages subsistent, c'est tronqués ou gommés, ou bien encore lissés comme le relief des vieilles pierres par les coulures et les lactescences ; le plus souvent ces corps nus sont de toute façon partiels. Au point qu'il n'y a plus de personnage, ni d'histoire mais un équilibre toujours fragile entre la forme et le difforme, entre le difforme et l'informe.

Un retour à l'abstraction s'opère ainsi sur le corps même de la figuration. Cependant dessin et peinture s'affrontent moins qu'ils n'interrogent sur la posture du modèle et l'imposture de l'être dans la confrontation du geste qui saisit à l'autre qu'on saisit. Aussi le corps se dissout-il dans l'ambivalence des sexes et des âges : au temps ponctuel de l'observation succède l'emprise évasive de l'étalement et l'aléa des écoulements.

Parfois encore, le nu ne s'offre pas mais se fond sous le feu et le jaillissement de la cire ; ou s'il s'offre encore, c'est comme s'il jouissait dans un orgasme inconscient de sa propre disparition même, comme s'il s'agissait en quelque sorte de ne jamais en finir de finir.

« Mais le moment vint où ensemble ils dévalèrent vers le même creux et c'est dans ce creux qu'ils se rencontrèrent à la fin. » (Beckett, Molloy). Erick Denis, poète, comédien et enseignant.

 

Le monde des choses a disparu

par Patrice Vibert, professeur de philosophie, critique et photographe

octobre 2012

Si l'univers peut être divisé en deux mondes, le monde des hommes et le monde des choses, il semble que Jane Planson a choisi irrévocablement à travers son œuvre le monde des hommes. En dehors de quelques éléments de décor, les choses ont disparu de cet univers pictural.

Pourtant, il ne s'agit pas non plus d'une glorification de l'humain car ce monde est traversé par une inquiétante fragilité. Les hommes sont aussi voués à la disparition, ou plutôt à l'effacement. Si la perte des choses semble définitive et donc en dehors du temps, l'effacement de l'humain prend une dimension éminemment temporelle.

Pour cartographier cet univers, il est bon de choisir -arbitrairement sans doute – deux pôles diamétralement opposés : Dubaï qui va aux confins de cet effacement et Adlène Amrane qui présente  encore une permanence de l'humain, permanence qui permet aussi une présence des choses.

Si Dubaï marque un repère dans l'espace pictural de Jane Planson, c'est avant tout parce qu'il définit un degré zéro. Le monde des choses a disparu car même son absence n'est pas peinte. Le fait de laisser une partie du tableau vierge de toute peinture indique la valeur créatrice de la matière picturale. Ce qui n'est pas peint n'a aucun droit à l'existence. Pourtant, l'humain ne remplace pas cette absence, il ne peut que s'y juxtaposer. A la limite, il est même envahi par elle. Le continuum entre le personnage de gauche et le monde des choses, s'il est encore possible de parler ici de monde, indique que le monde des humains ne peut être qu'évanescent. Mais, il faut distinguer ici deux figures de l'effacement. La première est l'effacement des choses, elle est synonyme de disparition ; la seconde est l'effacement de l'humain, et plus précisément du visage. Mais elle n'en est pas la disparition, elle en est peut-être la plus intense manifestation. En effet, l'œuvre de Jane Planson semble être un ressassement de la thèse lévinasienne. L'épiphanie du visage ne signifie pas que ce dernier se montre. Au contraire, son apparition n'est possible que dans son retrait. S'il était entièrement découvert, il ne serait plus visage mais surface, masque.

Si le visage ne me regarde pas, son regard est présent. D'autant plus qu'il n'est pas absorbé par l'objet regardé. Beaucoup d'œuvres comme In out laisse l'individu d'autant plus présent que la seconde partie du tableau, celle que cette jeune femme regarde, n'est pas peinte. Ce vide pictural replie l'individu sur lui-même. Il devient une pure apparition ainsi que son regard, regard qui n'est qu'un regard intransitif.

Cette épiphanie du visage problématise la relation à autrui, même si celle-ci est toujours possible. Le tableau Dubaï est à ce sujet extrêmement ambigu. A nouveau, la séparation entre les deux parties du tableau isole les personnages et ici les réunit. Mais leur position et leur couleur interdit toute véritable relation à autrui. S'ils semblent en face à face, ils n'ont pas un statut équivalent. Le personnage de gauche représente par sa blancheur et son effacement l'épiphanie du visage alors que l'autre par sa noirceur et sa présentation de dos est réduit à la surface de la chair. Visage et chair, corps et esprit, ces deux personnages ne semblent être en réalité que le déploiement d'une même et seule personne, ses deux facettes étalées sur la surface de la toile.

Même s'il s'agit ici d'une véritable relation, la construction du tableau Ancora chez Jorge montre à nouveau comment la proximité entre les deux personnages peut se transformer en distance la plus extrême. Le blanc des murs les enferme dans une partie du tableau, le noir les enferme dans leur corps. Enfin, la différence de technique pour composer les deux personnages les rend inaccessibles l'un à l'autre. Deux effacements : le personnage de face est dans la pénombre, l'autre est quasiment de dos. A nouveau ce qui reste, c'est le regard. Le regard qui circule entre les deux. L'univers de Jane Planson n'est donc pas celui de la séparation radicale et l'abandon à soi. A travers cet art du portrait, c'est aussi la difficile sortie de soi pour créer un lien avec l'autre qui est questionnée. Si tous les personnages de Jane Planson sont dans des attitudes mélancoliques, méditatives, ces dernières proviennent sans aucun doute de la présence inquiétante de l'autre.

Dans cet univers de l'évanescent, certains tableaux tels Adlène Amrane marquent une victoire sur la disparition. Le jeune homme présente son visage frontalement et paisiblement. Celui qui est vu montre ce par quoi il se fait voyant. Paradoxalement, ce retour de la présence de l'humain rend à nouveau possible la présence du monde des choses. Les choses n'y sont pas présentes par leur diversité, mais si les murs qui servent de décor, tout géométrisé qu'il soit, ont acquis un droit à l'existence. Pourtant, ce moment de réconciliation entre le monde des choses et le monde de l'humain n'est qu'une illusion. Le mur qui cache le bras du jeune homme nous dit bien que c'est l'humain qui sera à son tour menacé de disparition. Ce que chaque tableau nous raconte, c'est donc cette lutte souterraine entre ces deux mondes pour exister. Patrice Vibert, octobre 2010

 

Jane Planson au Moulin d'Andé

par Luis Porquet, critique d'art et écrivain

septembre 2009

Après une brève interruption due à la période estivale, le Théâtre du Moulin d'Andé accueille depuis le 30 août une nouvelle exposition consacrée aux peintures récentes, de Jane Planson.

Née à Saint-Germain-en-Laye en 1966. Jane Planson, qui vit et travaille à Rouen, est à la fois peintre et critique d'art. Professeur d'arts plastiques au Lycée André Maurois d'Elbeuf, elle présente régulièrement ses œuvres à la galerie Reg'Art-Confrontations de Rouen, dont Daniel Amourette assure sans complaisance la programmation artistique.

Essentiellement tournée vers le portrait. Jane Planson s'intéresse à la condition humaine, ponctuée de drames, de rencontres, de ruptures et d'exils. Elle en traduit l'impact sur la vie intérieure des êtres dont elle nous livre la silhouette ou le visage, allant parfois jusqu'à traquer certains modèles à bout portant. L'ambivalence des sentiments est également l'un des terrains de prédilection de sa recherche. Cette quête toujours recommencée s'efforce de cerner l'identité mouvante des personnages qu'elle met successivement en scène. Usant d'une technique très personnelle à base de cire, l'artiste parvient à susciter des émotions complexes. Quels secrets, quelles interrogations se cachent derrière ces visages tourmentés, ces corps mis à l'épreuve de pérégrinations multiples ? A quelles questions nous renvoient-ils dans leur impérieuse gravité ? Chez Jane Planson, la nudité elle-même devient énigmatique, comme le masque ou l'uniforme derrière lequel chaque homme se dissimule ou se protège des autres.

La personnalité complexe de Jane Planson revêt ses sujets d'une sorte d'inquiétude métaphysique. Ainsi, hommes et femmes apparaissent souvent isolés dans une sorte de halo ou de brume indécise, comme pour mieux renforcer l'impact de leur solitude. On pense à l'Etranger de Camus ou au héros de la 25ème Heure qui ne sait plus exactement qui est l'ami et l'ennemi tant l'existence a mis son endurance à rude épreuve. Le caractère poignant des peintures qui nous sont proposées est la troublante illustration de l'inconfort existentiel contemporain. Luis Porquet, critique d'art

Le journal d’Elbeuf


Au-delà des visages

par Luis Porquet

C'est une exposition particulière de Jane Planson qui ouvre un nouveau cycle de rencontres au Théâtre du Moulin d'Andé où ses œuvres seront présentées durant tout le mois de septembre. Professeur d'arts plastiques, critique d'art et peintre, cet artiste a fait du portrait un vaste champ d'exploration. Elle y exprime ses interrogations face à un monde soumis aux violences et aux ruptures de toutes sortes.

Bien qu'elle soit née à Saint-Germain-en-Laye, c'est en Normandie que Jane Planson a choisi de vivre et de travailler. A Rouen, les habitués de la galerie Reg'Art-Confrontations ont pu voir ses œuvres à plusieurs reprises. Elle a également exposé à Amiens, Montrouge, Paris et en différentes régions de France. Professeur d'arts plastiques, cette intellectuelle n'oublie pas non plus le critique qui veille en elle. Le champ de l'art contemporain, dont elle connaît les séductions et les chausse-trappes, n'a guère plus de secret pour elle. Elle l'aborde en connaissance de cause car son travail de peintre l'aide à cerner les interrogations dont son «métier» lui-même fait actuellement l'objet. Pourquoi choisir tel support plutôt que tel autre et consacrer de longues heures à un tableau quand les moyens technologiques offrent à d'autres tant de voies nouvelles moins contraignantes ? Sans doute est-ce une question de rapport individuel à la durée. Face aux chaos de l'existence, une vie suffit à peine à se construire. La vidéo et les installations ne changent pas grand-chose à l'affaire. Tout au plus donnent-elles l'illusion d'être branché sur son époque, une ère faite de vide, d'esbroufe et de clinquant. La culture elle-même n'échappe pas aux tares de son temps.

Les 22 œuvres que Jane Planson expose au Théâtre du Moulin d'Andé sont représentatives de son travail actuel et des questions sans fin qui le sous-tendent. Constamment rongée par le doute, cet artiste appartient à la dynastie des inquiets, ceux qui n'ont de cesse de remettre le chemin parcouru en cause. L'âme humaine, dont elle essaie de cerner les paradoxes, lui offre un champ d'exploration à sa mesure. L'inconfort est pour elle comme un théâtre de l'absurde, un grand chantier à ciel ouvert régi par des tiraillements contradictoires. Il réunit tous ceux que la vie, un jour ou l'autre, a malmenés, qu'il s'agisse de drames intimes ou d'effroyables manœuvres guerrières. Entre ces pôles extrêmes, ce n'est finalement qu'une question de degré. Les exilés de la terre ressemblent aux exilés de l'amour. Et ce monde, manifestement, n'est pas régi par ce dernier. Outre la qualité bouleversante de ses portraits, ce qui frappe chez Jane Planson tient à sa technique (huile à la cire) et au caractère de ses titres. La plupart du temps, elle travaille sur de la toile brute dont elle laisse une partie intacte, ce qui fait que ses sujets semblent surgis de nulle part. Elle peut aussi bien désigner ses œuvres par le nom d'une ville ou d'un espace géographique (Madrid, Belle Isle), un simple repère temporel (15 octobre 2006) ou un verbe à l'infinitif (Persister), indiquant par là même combien ce qui l'anime est fugitif et lié aux caprices de sa météo intérieure. Tenter de dire ce qui se cache derrière un nom ou un visage, imaginer le bouillonnement de la vie sous l'apparence ou l'uniforme des personnages est, pour Jane Planson, un exercice sans fin. «Comment trouver la paix dans un monde aussi perturbé, aussi dévasté que le nôtre !» semble dire chaque toile.

Luis Porquet, critique d'art
Les Affiches de Normandie, septembre 2009

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